60 665 704 身份的转换, 2012
Dessins collaboratifs, interventions, entretiens filmés, documentation
Pékin
La contribution de Li Jie est particulièrement significative en raison de son histoire : pendant douze ans, elle a travaillé dans une usine de 60 000 personnes à Luoyang, dans le Henan. Elle s’y est peu à peu passionnée pour le dessin, pour échapper à la monotonie, supporter la dureté du travail et nourrir sa vie intellectuelle. Elle a appris pendant les pauses et les heures supplémentaires, jusqu’à être autorisée à dessiner pendant le travail, et en quelques années elle est devenue une artiste professionnelle reconnue. Ses premières œuvres sont des représentations précises des objets industriels qu’elle manipulait chaque jour – pièces métalliques, vis, clous, circuits, châssis – peints à l’encre très diluée, délicate comme un crayon, avec un minimum d’ombres. Elles portent la marque de ses années d’usine et gardent une forte dimension performative dans le long temps de leur réalisation.
Selon ses mots : « L’usine où je travaillais, construite en 1955, fabriquait plus de cent produits : bulldozers modèle 60, tracteurs modèle 70, grandes chargeuses modèle 665, chars modèle 704… Le travail m’a appris que chaque produit et chaque pièce a un numéro, comme chaque maison a un numéro de rue et chaque personne un numéro d’identité. Ces numéros sont des codes d’identité permanents, difficiles à changer. »
Chez Bernard Controls, elle a préparé deux toiles blanches, l’une dans l’atelier, l’autre dans les bureaux, y a dessiné un objet et a demandé à chaque employé de dessiner un objet ou une pièce qu’il voit au travail, quand il se sentait prêt. « Certains ont participé facilement et dessiné en silence ; d’autres étaient tendus ou réticents ; certains avaient besoin d’en parler d’abord ; certains dessins sont restés inachevés et je les ai complétés. Dans chaque objet, on voit un changement intérieur : dans un travail répétitif, l’occasion de penser autrement un instant. Les images enregistrent un bref changement d’identité. » Les deux tableaux terminés ont été accrochés dans l’usine, à des endroits choisis par les responsables des ressources humaines et de la production.
Puis, fin septembre 2012, le différend entre la Chine et le Japon sur les îles Diaoyu a atteint son paroxysme, avec des manifestations antijaponaises dans tout le pays, juste avant le XVIIIe Congrès du Parti et les élections américaines. Comme Li Jie était venue à l’usine avec une artiste japonaise, les employés se sont mis à parler des îles. Cette tension est devenue son nouveau moyen d’enquête sociale : elle a filmé des entretiens avec ouvriers, employés, cadres et personnel étranger sur ce sujet délicat. Les entretiens montrent que, lorsqu’on les y invite, les gens sont prêts à discuter de sujets sensibles et à confronter leurs opinions sans tomber dans le piège de la propagande médiatique. Ils lui ont demandé beaucoup de temps, de patience et de compréhension pour bâtir la confiance et l’empathie nécessaires – le type d’échange sur lequel repose tout le programme Social Sensibility.
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